Face à la complexité du monde, nul besoin de morale, généralisons la philo !

 

Le président de la République a récemment appuyé la volonté de Vincent Peillon d’introduire dès l’école primaire des cours de «morale laïque». L’expression a fait réagir et parfois même sourire… Le mot «morale» sent un peu la naphtaline et fait surgir dans notre mémoire individuelle et notre inconscient collectif des images poussiéreuses de blouses grises et de maximes hermétiques ânonnées au tableau noir. Les intentions sont certes louables : face à un monde complexe, où s’accumulent les «crises» (financière, de sens, de la transmission, de la culture, etc.) et où les valeurs de l’école républicaine sont de plus en plus menacées par les valeurs antinomiques de l’économie libérale (fraternité vs compétition, goût désintéressé du savoir vs argent facile, Princesse de Clèves vs bling-bling et télé-réalité), il est nécessaire que l’Education nationale réaffirme avec force et fierté sa filiation avec les idéaux des Lumières. Mais l’apprentissage par cœur de maximes morales, ou la connaissance technique des rouages de notre démocratie, via l’instruction civique, ne permettra pas à nos élèves de s’approprier véritablement les valeurs humanistes.

Seul un apprentissage patient et rigoureux de la pensée critique, de la réflexion, de l’écoute, de l’empathie et du débat démocratique peut permettre de gagner ce pari. Or, une discipline, plus que toute autre, a pour mission de former des citoyens éclairés, capable de donner sens à cette complexité du monde : la philosophie ! Mais paradoxalement, elle reste cantonnée aux seules classes terminales des lycées généraux et technologiques mais pas professionnels (qui n’y ont pas droit !), excluant de fait une grande partie des enfants des classes populaires.

Pourtant des expérimentations dès l’école primaire existent depuis plus de trente ans. Elles ont donné lieu en France à une dizaine de thèses, fait l’objet d’articles, de colloques, de formations dans les IUFM, d’unités spécifiques de recherche dans les universités (comme le groupe Phileas que je coordonne à Nantes). L’édition jeunesse s’empare de ce phénomène et nombreuses sont les collections de «manuels de philosophie pour enfants» (les «Goûters Philo» chez Milan, les «Chouette Penser !» chez Gallimard ou la collection «les Petits Platons»). L’Unesco valorise ces pratiques et accueille tous les ans à l’occasion de la Journée mondiale de la philosophie des rencontres internationales sur les nouvelles pratiques philosophiques qui font la part belle aux recherches et aux expérimentations de philosophie avec les enfants partout dans le monde (1).

Il ne s’agit pas de réclamer l’introduction de la philosophie comme nouvelle discipline supplémentaire à l’école primaire ou au collège mais d’insuffler la réflexion philosophique dans chaque apprentissage pour leur redonner du sens («A quoi ça sert d’apprendre l’histoire ?», «Qu’est-ce qu’une vérité scientifique ?», etc.) et d’inciter explicitement dans les programmes à des moments clairement identifiés de «discussions à visée philosophique» sur de grands concepts (la Justice, l’Egalité, la Liberté, le Bonheur, etc.). Le réseau existant de chercheurs et de praticiens pourra répondre facilement à l’exigence de formation à ces pratiques dans les Nouvelles écoles supérieures de l’éducation.

La littérature de jeunesse peut aussi être une médiation pour permettre aux enfants de s’aventurer dans le monde de la pensée. «Grand laboratoire» permettant «d’explorer le royaume du Bien et du Mal» (Paul Ricœur), la fiction nous invite à penser les grandes questions existentielles et les dilemmes inhérents à la condition humaine. Si les enfants aiment d’ailleurs tant les histoires, c’est aussi parce qu’elles leur permettent de grandir et de donner sens à leurs expériences.

Donc pas de morale, de la philo ! Nous avons ici et maintenant une occasion unique à saisir pour démocratiser une discipline scolaire malheureusement jugée encore trop souvent hermétique et élitiste. Pierre Bourdieu a bien montré qu’aucune aptitude intellectuelle, aucun «talent» ou «disposition» ne sont le fruit d’une nature plus ou moins bienveillante, mais l’aboutissement d’un long processus d’incorporation de nos multiples influences sociales, familiales et culturelles.

Ainsi, si nous souhaitons une véritable démocratisation de la philosophie, il faut offrir à tous les élèves les outils intellectuels, culturels qui leur permettront de répondre aux exigences de la pensée critique. Ni démagogie ni élitisme, seule une initiation précoce à la rigueur mais aussi aux joies du philosopher peut répondre à cette exigence républicaine.

(1) Les 14 et 15 novembre, siège de l’Unesco à Paris : http://rencontrespratiquesphilo.unblog.fr/

Derniers ouvrages parus : «Aborder la philosophie en classe à partir d’albums jeunesse», éd. Hachette et de «Moi, Jean-Jacques Rousseau», éd. les Petits Platons.

Edwige Chirouter Philosophe, maître de conférences à l’université de Nantes et à l’IUFM des Pays de la Loire (Cren), expert auprès de l’Unesco

Que peuvent apporter les ateliers de philosophie aux jeunes élèves?

Information extraite du journal “20 minutes”

PODCAST: «Minute Papillon!»: Les enfants «petits philosophes» avant d’être des citoyens «votant intelligemment», selon Frédéric Lenoir

(Entretien avec Frédéric Lenoir après la courte publicité, patientez !…)

 

EDUCATION Le documentaire « Le Cercle des petits philosophes », qui sort au cinéma ce mercredi, met en valeur cette initiation à la philo pour les enfants.

Article de Delphine Bancaud –  — 

Quel est le sens de la vie ? C’est quoi être heureux ? Qu’est-ce que l’amour ? Il n’y a pas d’âge pour se poser ces questions. La preuve avec le documentaire Le Cercle des petits philosophes , (film français de Cécile Denjean, d’ 1h14, au cinéma ce mercredi) qui met en lumière les ateliers philosophiques menés pendant un an par Frédéric Lenoir, philosophe et sociologue, avec des enfants de 7 à 10 ans dans deux classes d’écoles primaires de Paris et de la région parisienne, dans le cadre de la Fondation Seve (Savoir être et vivre ensemble).De tels ateliers ont lieu au collège, dans des écoles primaires, voire même en grande section de maternelle. Ils sont le plus souvent dispensés par des intervenants extérieurs, conjointement ou pas avec les équipes pédagogiques. « Les enseignants sont de plus sensibilisés à cette pratique. Et ils nous sollicitent davantage depuis les attentats de 2015, car ils éprouvent le besoin de développer l’esprit critique des enfants d’une manière différente et d’avoir un autre cadre pour aborder certains sujets graves avec eux », explique Chiara Pastorini, fondatrice des Petites lumières, qui intervient auprès des élèves de primaire.

L’Education nationale réservée face à ces ateliers

Et l’âge des enfants n’est pas un obstacle, selon Olivier Blond-Rzewuski, auteur de Pourquoi et comment philosopher avec des enfants ? : « Un enfant est naturellement philosophe ; il se pose des questions profondes qui rejoignent parfois celles des grands philosophes. D’autres pays comme la Belgique, les Etats-Unis et le Canada ont d’ailleurs développé bien avant nous des ateliers philo », estime-t-il.

Mais l’Education nationale porte un regard réservé sur ces ateliers, comme l’explique Frank Burbage, doyen du groupe philosophie de l’Inspection générale de l’Education nationale : « Les associations qui proposent des ateliers philo ne sont pas désintéressées. Elles souhaitent intervenir en milieu scolaire, car c’est une source de revenus supplémentaires. Mais ce qu’elles proposent n’est pas toujours d’une tenue intellectuelle suffisante. Cela tourne souvent à l’expression d’opinions de simple bon sens, ou d’unemorale platement conformiste. Or, ces ateliers ne pourraient avoir de l’intérêt que s’ils étaient co-construits, avec une vraie rigueur, par les professeurs des écoles et les enseignants de philosophie », estime-t-il.

Plusieurs méthodes pour aborder des questions philosophiques

Il n’y a pas un atelier philo qui ressemble à un autre. Comme le confirme Johanna Hawken***, docteure en philosophie et responsable de la Maison de la philosophie de Romainville, qui anime des ateliers de philo pour des élèves de la grande section jusqu’à la 3e : « On s’assoit en cercle et en silence et j’expose aux enfants la question philosophique du jour. Nous définissons ensemble les termes, ce qui permet de faire émerger des problématiques et d’enclencher le débat ». Le risque est que seuls les élèves à l’aise à l ‘oral participent. Pour éviter cet écueil, Johanna Hawken donne des rôles à chacun : « L’un est gardien du respect de la parole, l’autre est garant du temps ou secrétaire, certains sont penseurs… Le but est que chacun comprenne qu’il peut s’exprimer, quel que soit son niveau scolaire et prenne confiance en soi », poursuit-elle. Et quand un enfant est trop timide pour exprimer une idée à l’oral, elle l’invite à le faire à l’écrit.

Chiara Pastorini procède différemment dans ses ateliers : elle combine pratique artistique et discussion philosophique. « Dans un atelier que j’ai dispensé récemment en CP à Sarcelles, j’ai d’abord demandé aux élèves de réaliser quelque chose avec de la pâte à modeler qui représente le bonheur ou son contraire. L’un d’eux a conçu un ver de terre en expliquant qu’il recherchait sa famille, car pour lui, la famille représentait le bonheur. Un de ses camarades a fait une souris car pour lui, la souris était très rapide, comme le bonheur qui passe vite. La discussion enclenchée, on s’est posé des questions sur le bonheur : Où ressent-on du bonheur ? Y a-t-il des personnes qui ne l’ont jamais ressenti ? Est-ce qu’il dure ? Je les ai ensuite aidés à argumenter leurs réponses. La priorité étant de les amener à penser par eux-mêmes », indique-t-elle.

Les enfants enthousiastes

Des ateliers qui suscitent généralement des réactions positives chez les élèves, selon Johanna Hawken : « Les enfants se posent des questions existentielles dès le plus jeune âge. Et là, ils ont l’occasion de le faire dans un cadre dédié. Ils ont l’impression d’être valorisés, et de ne pas être perçus comme des enfants, mais comme des êtres humains ». Chiara Pastorini est du même avis : « Ils sont très motivés, d’autant qu’ils ne sont pas évalués pendant ces séances ». « Ils se sentent écoutés et se retrouvent à égalité, qu’ils aient des difficultés scolaires ou pas », renchérit Olivier Blond-Rzewuski.

Et ces ateliers philos, lorsqu’ils sont dispensés régulièrement, parviennent même à changer les élèves, selon certains profs : « Les enseignants nous font des retours positifs. Car après ces ateliers philo, certains enfants se questionnent davantage, même dans les autres disciplines. Ils sont moins passifs », affirme Johanna Hawken. Selon Olivier Blond-Rzewuski.les ateliers philo ont appris aux élèves à adopter une posture différente face aux apprentissages : « Car lors de ces ateliers, on ne dessert pas des savoirs à l’enfant, il participe à leur construction. Exemple avec les cours d’ EMC (enseignement moral et civique) : si on apprend à l’élève à s’interroger sur lesvaleurs de la République, il va non seulement mieux les comprendre, mais y adhérer plus librement ».

Des bénéfices pour les élèves qui font débat

Les répercussions peuvent aussi avoir lieu sur le climat scolaire : « La dynamique de groupe change. Souvent, on observe que le niveau de violence entre eux diminue, qu’ils arrivent à mettre des mots sur leurs mécontentements », constate Chiara Pastorini. Cette initiation à la philosophie permet aussi aux élèves de développer des compétences spécifiques : « Ils apprennent à argumenter, à développer une expression plus nuancée, à conceptualiser, à contredire leurs pairs de manière construite », souligne Johanna Hawken. « L’enfant apprend à interpréter le monde et il développe son niveau de langage », ajoute Olivier Blond-Rzewuski.

Chez les collégiens, les ateliers philo peuvent aussi constituer une arme contre les fake news, « en leur apprenant à prendre de la distance par rapport aux informations qu’ils reçoivent », constate Chiara Pastorini. « Et l’enfant étant considéré comme un interlocuteur à part entière, il acquiert confiance en lui », poursuit-elle. Des bienfaits qui ne font pas l’unanimité : « Il y a comme un leurre. On fait croire que les enfants,spontanément, peuvent être philosophes à partir du moment où ils se posent des questions, là où la philosophie demande des concepts, du travail avec et sur des textes, une intelligence distanciée et critique », estime Frank Burbage. L’inspecteur pointe même certains dangers : « Les enfants sont influençables et commencent tout juste à se forger des croyances. Ces ateliers peuvent produire des effets déstabilisants chez certains d’eux, s’ils conduisent à une remise en question trop précoce et surtout trop intrusive de leurs croyances», indique-t-il.

L’étonnant développement des ateliers de philosophie pour enfants

L’étonnant développement des ateliers de philosophie pour enfants

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Christel Brigaudeau
23 mars 2019, 8h17
Pour les tout-petits, l’approche de la philosophie est de les amener à raisonner à partir de questions qu’ils se posent. (Illustration) LP/Arnaud Dumontier

Livres, ateliers, débats, la philosophie chez les plus petits fait un tabac. Mais pourquoi une telle passion pour une discipline réputée si difficile…

Une partie du monde universitaire a beau se montrer circonspecte, voire carrément inquiet que la discipline pâtisse d’une vulgarisation mal maîtrisée, le phénomène est bien là : la philosophie pour les enfants fait un carton. De la collection « Chouette Penser » de Gallimard à « PhiloFolies » chez Flammarion, en passant par « Les Goûters philo » de Milan, les librairies regorgent de titres se proposant d’initier les petites têtes aux concepts qui agitent les penseurs depuis l’Antiquité.

À l’école aussi, « les ateliers de réflexion philosophique se développent depuis une dizaine d’années », relève Edwige Chirouter, à la tête de la chaire « Pratique de la philosophie avec les enfants », fondée en 2016 par l’Unesco et l’université de Nantes. Celle-ci forme, toute l’année, de futurs enseignants à l’art difficile d’animer des débats philo, sans verser dans le simple bavardage, ou dans le cours de morale.

Un effet des attentats de 2015

« Le regard sur les enfants a changé, on les considère capables de développer une pensée critique, relève Edwige Chirouter. Et le contexte des attentats de 2015 ainsi que la préoccupation au sujet des fake news font qu’on cherche, partout, le moyen de développer le travail de la pensée chez les enfants. »

Pas question pour autant de faire ingurgiter aux moins de 10 ans les concepts et auteurs que tentent laborieusement de mémoriser leurs aînés de Terminale avant le bac. « Il s’agit d’apprendre à raisonner à partir de questions que les enfants se posent dès qu’ils savent parler : où j’étais avant de naître ? Quelle différence entre moi et cette poupée ? » cite en exemple Chiara Pastorini, fondatrice des Petites Lumières, un atelier qui intervient dans les écoles et touche « plusieurs milliers d’élèves » chaque année.

« Les enfants ont un vrai plaisir à se confronter à leurs pairs, sur des questions qui leur tiennent à cœur. Ils s’amusent beaucoup », constate Chiara Pastorini. « Les questions que se posent les petits, ne sont pas fondamentalement différentes du programme de l’agrégation de philo, abonde Edwige Chirouter. La difficulté, c’est le travail de la pensée qui vient ensuite. » Selon elle, « c’est justement parce que c’est difficile qu’il faut s’y mettre tôt. »

le «P’tit Libé» des philosophes N°80 – 15 au 22 novembre 2018

N°80 – 15 au 22 novembre 2018

le «P’tit Libé» des philosophes

Se poser des questions. En voilà une chose que les enfants savent très bien faire ! Il y a les questions de tous les jours, comme «pourquoi je dois manger des légumes ?» ou «comment on fait ses lacets ?». Et il y a des questions sur la vie, sur ce que nous sommes : pourquoi existe-t-on ? Qu’est-ce qu’on était avant de naître ? Ça veut dire quoi être heureux ? C’est ça, la philosophie : une réflexion sur notre existence, sur le monde qui nous entoure.

A l’occasion de la journée mondiale de la philosophie, le 15 novembre, quatre penseurs et penseuses ont accepté de répondre à des questions d’enfants sur quatre grands sujets qui vont et viennent dans l’actualité : notre rapport aux animaux, à la vérité, au pouvoir et enfin les relations entre filles et garçons. En route vers la voie de la sagesse !

Sommaire

Clique sur les images pour découvrir ce numéro

De la philo pour les enfants ?

De la philo pour les enfants ?

Comment un éleveur peut-il aimer ses animaux et les emmener à l’abattoir ?

Comment un éleveur peut-il aimer ses animaux et les emmener à l’abattoir ?

Existe-t-il toujours une seule vérité ?

Existe-t-il toujours une seule vérité ?

Pourquoi on dit souvent aux garçons de ne pas pleurer alors que les humains ressentent tous la tristesse ?

Pourquoi on dit souvent aux garçons de ne pas pleurer alors que les humains ressentent tous la tristesse ?

Pourquoi certaines personnes ont du pouvoir et pas d’autres ?

Pourquoi certaines personnes ont du pouvoir et pas d’autres ?

Memory

Memory

Mon coin lecture

Mon coin lecture

Rédaction Edwige Chirouter, Vinciane Despret, Michaël Fœssel, Geneviève Fraisse, Frédéric Worms et Cécile Bourgneuf
Illustrations Laure Lacour Edition Camille Paix

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